lundi 30 novembre 2009

Perdu les élections


Après une conférence sur l’estime de soi, une dame vient me parler.
L’air assez sûre d’elle-même, mais avec quelque chose de triste. Elle me raconte qu’elle a bien aimé mon intervention, et surtout mes mises en garde contre les compétitions sociales et l’anxiété insécurisée des personnes à estime de soi haute et fragile. Puis elle continue en m’expliquant qu’elle vient de perdre des élections municipales récemment, et que cela l’a profondément blessée. Qu’elle s’en est sentie abaissée, humiliée, rejetée. Et qu’elle a du coup décidé d’abandonner la politique.
Je repense effectivement à cette nécessité des véritables bêtes politiques d’avoir un ego en acier, pour survivre aux « rejets » que sont les défaites électorales. Il leur faut tout un ensemble de mécanismes psychologiques de défense pour ne pas déprimer à chaque fois. Du coup, normal que beaucoup d’entre eux dérapent du côté du narcissisme (quand ils ne baignent pas dedans depuis qu’ils sont petits). Et pratiquent volontiers le déni en cas de problèmes (« c’est la faute des autres, pas la mienne »).

Illustration : une vision pessimiste de la politique, par Loup

vendredi 27 novembre 2009

Le cahier de classe


Il y a quelques années, ma plus jeune fille, alors au cours préparatoire, me raconte que la maîtresse a montré son cahier en exemple aux autres enfants de sa classe. Elle est bonne élève pour tout un tas de raisons : par anxiété (elle n’a pas envie d’être réprimandée), par empathie (elle ne veut pas faire de peine à sa maîtresse et ses parents), par plaisir d’apprendre (elle est curieuse). Bref, c’est comme ça, et elle estime n’avoir aucun mérite dans l’histoire.
D’où sa réaction au geste de la maîtresse : elle est à la fois flattée et embarrassée. « Tu comprends, ça va faire de la peine aux autres, ceux qui n’arrivent pas à bien tenir leur cahier. »
Elle m’a fait alors penser à ces lignes du poète Christian Bobin (dans son ouvrage avec le photographe Édouard Boubat : Donne-moi quelque chose qui ne meure pas) : « Je suis incapable de penser à une chose sans aussitôt faire venir son ombre à côté d’elle. Je ne peux, par exemple, réfléchir à la lecture sans penser à ceux qui n’y auront jamais accès… Les livres me font penser aux analphabètes. Et les photographies aux aveugles. » Et ses succès devaient le faire penser à ceux qui toujours échouent (ou croient échouer...).
C’est la richesse et la fragilité des mouvements de l’estime de soi chez les sensibles empathiques : dès que le bonheur ou la satisfaction pointent le bout de leur nez, alors surviennent aussitôt les ombres du malheur et des douleurs des autres. Chez eux, pas de risque d’emballement vers le narcissisme ou la béatitude…

Illustration : le magnifique livre de Bobin et Boubat, "Donne-moi quelque chose qui ne meure pas".

jeudi 26 novembre 2009

Égoïsme


Il y a évidemment toutes sortes d’égoïsme.
Certaines personnes, lorsque je leur parle de l’altruisme, me disent qu’il est important, aussi, d’être égoïste parfois, de penser à soi. Bien sûr…
Car l’égoïsme ce n’est pas tant le « moi aussi », qui est normal ; ou le « moi d’abord », que l’on peut comprendre…
C’est plutôt le « tout pour moi », quand même plus problématique !

Illustration : Giotto, allégorie de l'Envie

mercredi 25 novembre 2009

Allo, c’est toi ?

Un jour, je téléphone à mon ami Étienne. Quand il est de bonne humeur (c’est-à-dire souvent) il fait volontiers des blagues. C’est le cas ce jour-là. Et à mon « Allo, c’est toi Étienne ? », il répond majestueusement et lentement, sûr de son effet : « Absolument ! ». Puis il se tait, attendant la suite. J’éclate de rire. Tout est dit en matière de tranquille affirmation de soi…

mardi 24 novembre 2009

Le garagiste qui n’aimait pas le rugby


J’aime le rugby et j’aime le Stade Toulousain, l’équipe qui propose le plus beau et le plus intelligent rugby de France. Alors j’ai des chemises, des maillots, des T-shirts aux armes de mon équipe favorite. Je sais c’est un peu bête, mais c’est comme ça.
Un dimanche, j’étais à la station service pour prendre de l’essence, avec un beau T-shirt du Stade (c’est à ça que vous pouvez reconnaître un toulousain : il ne dit pas « le Stade Toulousain » mais simplement « le Stade » ; pour lui, il n’y en a qu’un d’assez grand et beau et fort pour qu’on n’ait même plus à le nommer).
Le garagiste à la caisse regarde mon T-shirt, qui porte la mention « Toulouse Rugby » et s’écrie : « Moi, j’aime pas du tout le rugby ! Je préfère le foot ! »
Houmpf… Je suis à deux doigts de lui rendre son essence. Il doit le voir à mon visage, et il rajoute : « Sauf l’Afrique du Sud, là, quand ils font le Gnaka ! » Et il m’ébauche un début de Haka (qui n’est pas exécuté par les Sud-Africains mais par les All-Blacks de Nouvelle-Zélande). J’éclate de rire, et lui aussi. Du coup, je suis décoincé, et je lui lance : « Je ne vous crois pas, c’est impossible de ne pas aimer le rugby ! » et finalement, j’accepte de le payer. On se quitte bon copains, il ébauche même un dernier mouvement de Haka pour moi quand je quitte sa boutique.
C’est drôle comment je me souviens, des mois après, de ce petit dialogue improbable et sans grande importance, et comment après-coup, je comprends que mon T-shirt a alors parfaitement joué son rôle d’outil de communication, là où il y aurait pu ne pas y avoir de communication. Le garagiste n’a fait que répondre à ma déclaration pectorale d’amour pour le rugby toulousain. Et ça nous a fait (au moins à moi en tout cas) un petit souvenir drolatique.

Illustration : un fan du Stade Toulousain qui devient fou au rayon fruits et légumes du supermarché...

lundi 23 novembre 2009

Peinture hollandaise


Il y a en ce moment, à la Pinacothèque de Paris une belle exposition sur la peinture hollandaise, peinture du simple et de l’intime.
Comme toujours dans les expositions et les musées, on est accroché par un tableau, un détail de tableau. Pas forcément par les chefs d’œuvre ou les grands peintres. Mais quelque chose de latéral, discret, qui nous émeut tranquillement.
Ce jour-là, c’est une nature morte d’Abraham Mignon, et un pot de porcelaine, qui vont me secouer.
Comme toujours, les règles qui régissent une nature morte sont très codées. On y retouve souvent les mêmes messages à l’intention du spectateur que dans les vanités (peintures destinées à nous faire réfléchir à la mort et au caractère fragile et fugace de l’existence humaine) : la vie est fragile, s’y attacher est illusoire, elle s’écoule vite (voyez la mèche d’amadou qui se consume, sur la gauche), etc.
Mais à ce moment, c’est le bol de porcelaine qui me fait rester de longues minutes devant le tableau, et surtout l’intérieur de ce bol dont le brillant fait écho au nacre des huîtres ouvertes sur la table (incarnant, là encore, le caractère éphémère et périssable de nos plaisirs).
Je passe un bon moment à le contempler, mon ami le pot. Je rêve à sa vie. Ce à quoi il a servi avant de poser, ce à quoi il est retourné ensuite. Dans quelles mains est-il passé ? Combien de temps a-t-il duré ? Existe-t-il encore, dans quelque vitrine de musée hollandais ?
Puis, avant de quitter l’exposition, je reviens le regarder (j’allais dire le saluer) une dernière fois.
C’est drôle de se dire que ce peintre au nom bizarre (Abraham Mignon, je vous jure…) me secoue émotionnellement, influence mon comportement à des siècles de distance. Sans importance ? Oui et non. C’est important que cela existe, ces moments de communion d’humanité. Ces liens de complicité muette et hypothétique entre deux existences. Voilà, c’est ça qui me réjouit, comme toujours dans la vie : sentir qu’un lien s’est créé, même fugace, même léger, entre deux humanités. C’est ça (entre autres choses) que j’aime dans la vie.

Illustration : Abraham Mignon, Nature morte aux fruits, huîtres, et compotier de porcelaine.

vendredi 20 novembre 2009

Toute sa vie à l'hôpital psychiatrique


C'était il y a quelques années, au congrès de l'Association Américaine de Psychiatrie (APA).
Un de mes confrères nord-américains faisait une conférence sur les moyens éventuels de dépister précocement la schizophrénie (pour essayer d'en faire la prévention). Il commence pour cela par nous parler de la trajectoire existentielle d'un patient (on appelle ça un "cas clinique"). Il nous montre quelques photos de lui ("avec son accord", précise-t-il), à différents âges de sa vie.
Et il raconte son histoire : c'était un petit garçon assez mal dans sa peau, timide, avec une gaucherie chronique, maladroit, empoté. Il a suivi des études plutôt réussies, car la maladresse n'empêche pas l'intelligence, mais très tôt (dès l'âge de 23 ans) il a été amené à fréquenter l'hôpital psychiatrique. Qu'il n'a ensuite pratiquement plus quitté. Et aujourd'hui, il y passe encore la majeure partie de son temps, à l'âge de 52 ans...
"Et ce petit garçon, c'est moi !" conclut mon confrère en rigolant, et en nous projetant sa photo actuelle : s'il a passé sa vie en hôpital psychiatrique, c'est simplement qu'il est devenu psychiatre ! Malgré les problèmes de son enfance, qui auraient pu inquiéter ses parents ou les psys de l'époque, si on avait été aussi attentifs qu'aujourd'hui.
Moralité ? Prudence avec nos histoires de prédiction de risques. Une fragilité ne conduit pas toujours à une maladie. Mais toute vulnérabilité mérite d'être chouchoutée, compensée, travaillée. Comme mon confrère l'avait fait en devenant lui-même psychiatre.

Illustration : un petit humain fragile devenu psychiatre pour s'efforcer d'aller mieux et d'aider les autres à aller mieux...

jeudi 19 novembre 2009

La jeune fille et le Grand Morgon


Ce titre ressemble à celui d’un conte de fées, ou à celui d’un quatuor à cordes de Schubert. C’est un peu ça. C’est une histoire de naissance d’un sens. Le sens de la beauté de la nature.
Ça se passe cet été, lors de vacances dans les Alpes. Nous faisons une petite randonnée avec des cousins. Louise, la plus sportive de mes filles, nous accompagne avec deux copines. Après la marche d’approche dans la forêt, nous arrivons dans un vaste cirque naturel, avant la montée vers le sommet (le Grand Morgon) un de ces endroits d’une beauté magique.
Je sens Louise touchée par l’endroit, et il me semble que c’est la première fois qu’elle me dit spontanément, sans que ça vienne au préalable de moi : « Papa, c’est incroyable ce que c’est beau ! C’est tellement beau qu’on se croirait dans un film, dans Le seigneur des anneaux, ou Narnia ! »
Puis, une fois ce moment d’émerveillement esthétique exprimé par des mots, elle se met à gambader, à faire la folle, suivie par ses copines, la troupe poussant des cris aigus, comme de petits chevaux sur la prairie alpestre. Autre façon, plus physique, de dire que c’est beau.
Ça se corsera ensuite à la montée vers le sommet, un peu raide et longue, qui s’accompagnera de récriminations, mais ce n’est pas grave.
J’ai assisté à une naissance, une naissance d’un sens : le sens du beau. En tout cas, de la capacité à s’en émouvoir et à le dire. Belle journée...

Illustration : ce n'est pas le Grand Morgon, mais un coin de Pyrénées, photographié par mon ami Frédéric Richet.

mercredi 18 novembre 2009

Couper l'eau

Un jour, une copine d'une de mes filles me raconte : "Quand j'étais petite, mon père avait dit à ma mère qu'il allait couper l'eau pour réparer le lavabo. Du coup, je voulais absolument voir comment il allait faire ! Parce que moi, après l'avoir écouté, j'avais essayé de couper l'eau avec des ciseaux, et ça ne marchait pas du tout : l'eau continuait à couler !"
C'est mignon. Et en plus c'est vrai, ça ne marche pas : je le sais, j'ai essayé !

mardi 17 novembre 2009

Parler de son cancer à ses enfants


Désolé pour celles et ceux que le sujet du cancer effraie ou dérange. Mais c’est trop important.
La dame dont je parlais hier nous racontait aussi ses interrogations envers ses enfants : comment leur en parler ? Elle nous disait au passage comment la première psychologue qu’elle avait rencontrée ne l’avait pas aidée à ce propos : lorsqu’elle lui avait demandé comment parler de sa maladie à ses enfants, cette dernière lui avait répondu « parlons d’abord de vous, occupons-nous de vous ». Ce qui n’était pas si mal vu ; mais qui n’était pas dans le bon timing. Ce dont la patiente avait besoin à ce moment, c’était d’un conseil comportemental, ou du moins qu’on l’aide à réfléchir à ce qu’elle avait, elle, envie de dire. Comme quoi, la psychothérapie, ce n’est pas seulement question de mots mais aussi de tempo…
Bref, elle se débrouille donc toute seule, et annonce, avec son mari, qu’elle a une « boule dangereuse » dans le sein, et qu’il va falloir qu’on la soigne et l’opère, et que donc elle ira à l’hôpital, etc.
Et c’est finalement leur fils aîné (14 ans, si je me souviens bien) qui vient le voir ensuite, et leur dit : « j’espère que ce n’est pas un cancer ?! »
Elle raconte aussi comment son plus jeune fils (6 ans) est très inquiété par cette maladie grave ; elle s’en aperçoit, et va le trouver pour le rassurer. En bonne maman, elle comprend ce qui l’angoisse : l’incertitude, ne pas savoir ce qui va arriver à sa mère. Mais vu son âge, elle comprend qu’elle ne peut pas tout lui dire, tout lui expliquer et lui faire porter. Alors elle a cette idée de génie : « Je te jure que si quelque chose de grave doit m’arriver, je te le dirai ». Et son fils est apaisé du jour au lendemain. Elle a finalement guéri ; que se serait-il passé si le « grave » était arrivé ? Je suppose qu’elle aurait trouvé alors une nouvelle solution.
Un problème à la fois, c’est bien suffisant, non ?