mercredi 30 septembre 2009

Dans le vent

"Être dans le vent ? Cela expose à un destin de feuille morte."
Jacques Prévert

mardi 29 septembre 2009

Mamma ! Perché mi hai fatto cosi bello ?


Quand j’étais étudiant, nous partions souvent en vacances en bande de copains, parmi lesquels mon pote italien Massimo. Massimo était (et est resté) un personnage jovial, toujours prêt à rire de lui comme des autres, et féru de psychologie. Un matin, alors que nous étions plusieurs dans les toilettes d’un camping, en train de nous raser face aux lavabos, il arrive après tout le monde, comme à son habitude, s’installe en chantant, se douche, se rase. Puis, il contemple un instant le résultat de tous ces soins dans le miroir, se caresse les joues, tourne la tête à droite, à gauche, avance, recule, avec l’air ravi de celui qui découvre ou redécouvre un merveilleux spectacle. Et finit par s’écrier : « Mamma ! Perché mi hai fatto cosi bello ? » (Maman ! Pourquoi m’as-tu fait aussi beau ?) Éclat de rire général dans le groupe, grosses blagues pour le remettre à sa place. Mais Massimo s’en fiche, il rit encore plus, et repart en sifflotant se choisir une belle chemise pour la journée. Quelques secondes de silence suivent son départ. Il me semble entendre chauffer les neurones : combien d’entre nous, dans le groupe, sont en train de se demander si eux aussi se trouvent beaux, se plaisent ainsi à eux-mêmes ? Et combien d’entre nous sont capables d’avoir de telles pensées spontanément et joyeusement positives en se regardant dans le miroir, chaque matin ? Massimo est content de lui, mais jamais frimeur ni prétentieux. Il s’aime bien c’est tout.

Illustration : Le Roi, de Grégoire Solotareff

lundi 28 septembre 2009

La paix du Christ


J’aime bien ce moment de la messe où les paroissiens se tournent les uns vers les autres pour se souhaiter « la Paix du Christ ». Proches, voisins, ou inconnus, on tente alors, au travers d’un regard et d’un sourire, d’une poignée de main ou d’une accolade, de faire passer un peu d’amour inconditionnel à son prochain.
J’aime ce geste qui renforce et incarne le discours, qui concrétise l’intention.
Je suis un indécrottable comportementaliste…

Illustration : merci à Philippe pour la carte postale

vendredi 25 septembre 2009

Amour et schizophrénie


Une jeune femme qui a sollicité une consultation avec moi à Sainte-Anne. Le regard triste et fatigué des personnes qui n’ont pas eu de chance dans la vie. Mais le sourire tranquille de la confiance, de la présence au monde, de la conviction que l’existence a du sens et de l’intérêt, malgré tout. Elle est venue me raconter son histoire, sans vraiment avoir de conseil à me demander. Elle veut juste avoir mon avis. Souvent les gens pensent que je suis sage parce que j’ai écrit des livres. Je ne démens pas, à quoi bon ? Je fais juste de mon mieux, bien conscient que ce sont souvent mes visiteurs qui me nourrissent de leur sagesse, que, souvent, ils ne voient pas.
Elle me raconte sa vie. Et surtout sa vie de couple : elle s’est mariée avec un garçon qui souffre de schizophrénie. Ce n’était pas si clair, au début de leur liaison : « il n’était simplement pas comme les autres ». Puis, peu à peu, la maladie s’est installée, et a pris beaucoup de place dans leur couple.
Une schizophrénie sévère, avec délires, hospitalisations, et difficultés en tous genres. Alors, la vie n’est vraiment pas drôle dans les périodes où il va mal, qui sont fréquentes. Beaucoup de personnes lui ont recommandé de le quitter, plus ou moins ouvertement, plus ou moins délicatement. Et dans le lot, pas mal de soignants, médecins, infirmières. Elle a toujours refusé : « Vous comprenez, je l’aime. Est-ce qu’on quitte quelqu’un qu’on aime parce qu’il est malade ? » Nous discutons de cela : personne ne nous recommanderait de quitter notre conjoint s’il était atteint de cancer, ou de sclérose en plaques, ou de diabète. On trouverait que ce n’est pas très digne. Alors pourquoi est-on tenté de le faire pour la schizophrénie ?
Au bout d’un moment, elle me pose la question qui la tracasse : « Vous pensez que c’est par masochisme ? » Elle a souvent senti que c’était le jugement que l’on portait sur elle. Ben non, je ne trouve pas que cela soit du masochisme, de la façon dont elle me raconte leur histoire. Elle n’aime pas son homme parce qu’il est malade (au contraire, lorsqu’il est malade, il lui pèse) mais malgré sa maladie. Ce n’est pas du masochisme, mais de l’amour, et de l’honnêteté, et du courage. Et de la grandeur, finalement. Non, vraiment, je n’ai pas envie de m’embarquer sur la piste du masochisme pour expliquer son choix de vie, si bizarre vu du dehors. Plutôt envie de l’admirer.
Je lui délivre des paroles de compréhension, de compassion, d’estime. Lorsque nous nous quittons, je lui serre longuement la main. Je retourne m’asseoir, un peu sonné. L’impression que c’est moi qui ait reçu une consultation, que c’est moi le patient, elle le thérapeute, et qu’elle m’a donné plus que je ne lui ai donné. Je me répète : « Elle est forte, cette fille ». C’est bon d’admirer…
On peut admirer de belles choses, de beaux paysages, de beaux nuages. Admirer des personnes célèbres et reconnues, pour leurs talents ou leurs forces. Mais le plus bouleversant, le plus réjouissant, c’est d’admirer les gens ordinaires. Surprise, intérêt, puis reconnaissance : on se réjouit, on sourit, on est content d’être humain, d’avoir vécu cet instant. On se dit que cela va nous être une leçon de vie, que l’on va s’en inspirer. Et on essaye…

jeudi 24 septembre 2009

Amplification


En été, sur une petite route de montagne. Les voitures ont un peu de mal à se croiser, et il faut ralentir et se serrer un peu sur le bas-côté lorsque quelqu’un arrive en face.
Deux lacets au-dessous de mon véhicule, j’assiste en direct à un accident : un gros 4 X 4, qui descend un peu vite, et un camping-car, qui peine dans la montée, ne se sont pas assez écartés, et s’accrochent. Rien de grave, des morceaux de rétroviseurs, d’enjoliveurs tombent au sol. Évidemment, les carrosseries sont amochées. Le camping-car s’immobilise sur le bas-côté un peu plus loin, essayant de ne pas gêner la circulation. J’aperçois sa plaque d’immatriculation : il vient de Belgique.
Le 4 X 4 freine, quant à lui, au beau milieu de la petite route. Bloquant les voitures qui arrivent, il devient bientôt dangereux, car les véhicules qui le suivent se mettent à déboîter sans visibilité, pour le doubler. Que va faire son conducteur ? C’est une dame blonde, assez forte, moulée dans une tenue rose. Elle sort de son véhicule et commence par insulter de loin, à grands coups de « Connard ! », le malheureux conducteur belge, qui du coup n’ose plus s’approcher. Puis, elle fouille dans son sac, empoigne son portable et commence à téléphoner. On imagine qu’elle appelle son mari ou son assureur. En tout cas, elle reste au milieu de la route, indifférente au risque d’accident que l’arrêt en plein milieu de sa grosse voiture commence à provoquer. Elle a l’air très en colère qu’on ait abîmé son 4 X 4.
Après avoir vérifié que personne ne soit blessé, je continue mon chemin après avoir réussi à doubler la grosse dame blonde, abandonnant lâchement le pauvre touriste belge à son destin. Mais l’histoire me tarabuste, comme on dit. Comment des comportements de politesse et d’altruisme élémentaires peuvent-ils disparaître lors d’un tel accident ? Qui est coupable ? La grosse dame ? Ou ses accessoires, le portable et le 4 X 4 ? Je vote pour (ou contre) les accessoires...
Certes ils n’obligent ni à l’égoïsme, ni à la vulgarité, ni à l’agressivité. Mais ils la facilitent grandement chez les sujets à risque. Et l’on peut se demander si certaines inventions de l’intelligence humaine ne servent pas en retour à amplifier sa sottise. Avec un portable, on peut incommoder tout un wagon de TGV. Avec une sono de voiture, fenêtres ouvertes, de nuit, on peut réveiller tout un quartier. Une grosse voiture mal garée sur un passage protégé, et on indispose tout un tas de piétons. comme l’amplification technologique de la bêtise a hélas de beaux jours devant elle, il ne nous reste plus qu'à essayer de devenir de plus en plus intelligents. Au boulot...

mercredi 23 septembre 2009

Idiole

De temps en temps, j'allume la télé. Plein d'idioles : des idoles idiotes. Alors j'éteins vite.
Et je me sens un peu piteux, moi qui, de temps en temps, passe aussi à la télé...

mardi 22 septembre 2009

Gros gourmand


J'ai une chance terrible : je n'aime pas fumer, je déteste le shopping, j'aime bien le vin mais je me contrôle sans efforts, pareil pour la nourriture. Donc, totalement protégé du risque d'addiction et de dépendance. Sauf pour les bonbons, et les gâteaux au chocolat de mes filles.
C'est pourquoi un soir, en rentrant un peu tard du boulot, j'ai trouvé ce petit mot dans la cuisine, posé à côté d'un magnifique gâteau. Alors, mon cerveau a pu, in extremis, retenir ma main. Avec le sourire, même...

lundi 21 septembre 2009

Écouter sans applaudir


Cet été, j’ai participé, avec quelques collègues psychothérapeutes, à un beau stage de méditation dans les montagnes suisses. Nous avons appris plein de choses utiles et intéressantes. Et vécu, comme toujours, des tas de petits moments étonnants. L’approche travaillée (qui est celle que j’utilise dans ma pratique personnelle et psychothérapique) était celle de la Pleine Conscience. Qui encourage – entre autres - à revenir à l’expérience vécue plutôt qu’à discourir sur elle. Alors nous entrions aussi souvent que possible dans l’Expérience.
Par exemple celle d’écouter un de nos collègues co-stagiaire, Frédéric Fasel, pianiste talentueux, nous interpréter quelques morceaux de sa composition alors que nous sommes tous assis, sur nos zafus ou nos shogis, les yeux fermés, installés dans la pleine conscience. Pendant chaque morceau, nous accueillons pleinement la musique, et pleinement tout ce qu’elle induit en nous. Et après chaque morceau, nous restons dans cette expérience, dans le sillage de la musique, au lieu d’applaudir.
J’aime beaucoup de tels dérangements d’habitudes et d’automatismes. Rester en silence à observer ce qui se passe en nous après un morceau, cela serait logique, par respect et pour la musique et pour son interprète. Imaginez un peu, au lieu de ces applaudissements automatiques, comme à la télé ou lors de débats, pour manifester qu’on est là, un grand silence concentré. Et, tout de même, 5 minutes après le dernier morceau, tout lâcher pour remercier et célébrer !

Tableau de Ferdinand Khnopff : En écoutant du Schumann

vendredi 18 septembre 2009

Trois petites notes de musique


En feuilletant mon courrier à l’hôpital, je tombe sur l’annonce d’un projet de recherche en psychiatrie : « L’utilisation de chansons familières chez les personnes souffrant de maladie d’Alzheimer, pour faciliter l’émergence de souvenirs personnels ». La musique au secours de cette terrible dissolution de l’identité qu’est l’Alzheimer, c’est touchant et poétique… Je tourne la page de la revue, et passe aux nouvelles suivantes. Mais plusieurs fois dans la journée, ce projet revient à ma pensée. Alors je m’arrête un moment pour y songer. C’est quand même drôlement beau, comme idée. Proposer à ces patients dont la mémoire s’effiloche, dont la personnalité s’estompe, de s’ancrer, au moins l’espace d’une chanson, dans une période de leur vie, de restaurer leurs souvenirs associés à la mélodie.
La recherche est en cours, mais sans préjuger des résultats, on peut supposer qu’elle n’aura pas d’effets révolutionnaires sur l’évolution de la maladie. Ce qui est en jeu, c’est aussi de faire du bien, de redonner de petits morceaux d’identité, des paillettes de plaisir et de bonheur aussi, à l’écoute de ces chansons qui ont bercé notre existence. Dans ce paysage intérieur brumeux de l’Alzheimer, où tout peu à peu s’efface et se dissout, ce seront autant des clairières où réapparaîtront des sensations, des visages, des paroles, des souvenirs oubliés. C’est peu ? Oui, mais c’est essentiel. Vivre au présent, savourer l’instant. Donner des moments de bonheur, des sentiments d’identité. Chanter à ces frères humains dont le cerveau s’évapore les rengaines de leur jeunesse…
Je pense aux chansons que mon entourage pourrait me passer si j’avais un jour un Alzheimer. Bizarrement, cette idée ne m’angoisse pas (je dois être dans un bon jour, dans une bonne humeur prête à résister à tout, il y a des moments, comme ça…). Et puis tout à coup, moi aussi, je me souviens. Je me souviens des paroles de la chanson Trois petites notes de musique :
« Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souvenir.
C'en est fini de leur tapage
Elles tournent la page
Et vont s'endormir… »
Je me dis que dans les jours qui vont suivre, j’écouterai mes musiques favorites avec présence et intensité. Qu’elles me seront deux fois plus chères. C’est ce que j’ai fait : en les écoutant ainsi, j’ai mieux compris leur dimension et leur valeur : labiles et éternelles. Comme nos instants de bonheur.

jeudi 17 septembre 2009

Gratitude et estime de soi


Pour les personnes à haute estime de soi, la gratitude représente un bon mécanisme de vidange régulière de l'ego, pour éviter que ça ne déborde : toujours se souvenir de ce que l’on doit aux autres.

Et pour les personnes à basse estime de soi, penser à ce que d’autres ont fait pour nous, c’est un exercice qui nous rappelle que nous avons notre place au milieu d’eux : quoi que je pense, quoi que je me fasse croire, j’existe et on m'estime, puisqu'on a fait quelque chose, même un tout petit bout de chose, pour moi.

Le difficile, dans les deux cas, est d'ouvrir les yeux sur ce que l'on nous offre, qui n'est pas toujours si visible.