mercredi 17 juin 2009

J’ai un problème

Tous les problèmes n’ont pas à être résolus : pour certains, il suffit d’attendre.
Et de continuer de vivre. Sans en rajouter dans la souffrance et l’inquiétude.

mardi 16 juin 2009

Âmes sensibles


Toujours lors du Salon du Livre de Poche de samedi dernier. Outre les rencontres avec lecteurs et libraires, un des petits plaisirs à y participer, c’est qu’on y croise souvent d’autres auteurs. J’y ai notamment retrouvé mon copain Gilles Leroy, romancier subtil, prix Goncourt 2007 pour son magnifique Alabama Song.
Il était tout ému, car le train qui l’amenait de chez lui avait été bloqué à cause d’un suicide sur les rails : « Tu te rends compte, la plupart des gens pensaient à leur retard et leurs ennuis à cause de ce même retard. Alors que quelqu’un venait de se donner la mort... »
Cette année, où j’ai beaucoup voyagé, cela m’est arrivé à deux reprises d’être dans un train bloqué par un suicide. Et à chaque fois j’ai eu le même réflexe : d’abord le « zut, je vais être en retard ! » ; puis la honte, dans la seconde : « tu plaisantes ou quoi ? ton petit retard minable par rapport à une histoire de désespoir absolu ? ».
Nous parlons un peu avec Gilles de ces mouvements de nos états d'âme et de nos consciences, lorsque la détresse des autres déboule dans nos petites vies bien réglées. Le lendemain, il m’envoie un mail, avec comme il dit « des questions de romancier » : après notre discussion, il a repensé à la manière dont les passagers de l’Airbus d’Air France récemment écrasé dans l’Atlantique ont du vivre leurs derniers instants. Il est frappé que tous les journalistes parlent des conditions techniques de l’accident, et pas de la conscience éventuelle que ces humains ont pu avoir des ultimes minutes de leur vie, ce qui le bouleverse.
Pour moi, ce ne sont pas que des « questions de romancier ». Mais les romanciers, grands sensibles, se les posent avec plus de constance et de violence que les autres. Parce que la compassion les habite, et avec elle la sensibilité et la curiosité pour toutes les expériences humaines. Même effroyables, même extrêmes, même ultimes...

lundi 15 juin 2009

Rencontres et dédicaces


À l’occasion de la sortie de mon dernier livre, Les États d’âme, j’ai fait un petit tour de France des librairies, à la rencontre de mes lecteurs. J’aime beaucoup ça, même si c’est fatigant ; mais bon, ce serait indécent de se plaindre d’être un auteur que les libraires invitent et que les lecteurs viennent rencontrer.
La dernière a eu lieu à Saint-Maur, lors du Salon du Livre de Poche organisé par la librairie La Griffe Noire. Comme toujours, tout un tas de petites rencontres et discussions bien agréables. Et puis, comme je le racontais dans mon mot du 19 mars, il se passe toujours à un moment quelque chose de fort, une sortie de ce qui est habituel ou prévisible.
Cette fois-ci, c’est en bavardant avec une dame un peu étrange mais très gentille : après m’avoir raconté combien elle se sent seule parfois, elle me demande de dédicacer mon livre pour sa fille et elle. J’obtempère, en lui demandant un peu qui est cette fille, si elle aime la psychologie, etc. Elle m’explique alors que sa fille est morte il y a longtemps, que cela l’a rendue folle de chagrin, et que cette dédicace, c’est une manière de garder sa mémoire vivante, à ses côtés. Je suis pétrifié, ne sachant que dire et que faire, sinon hocher la tête, et répéter « je suis désolé, je suis désolé ». Elle, elle n’a pas l’air désolée, juste contente de la dédicace et de notre discussion, avec l’air ailleurs de la personne dont la vie ne sera jamais tout à fait la même que celle des autres, ceux qui n’ont jamais perdu un enfant.
Je continue mes dédicaces, vaguement perturbé, doucement bouleversé. Content de l'avoir rencontrée. Espérant que mon livre va l'aider...

vendredi 12 juin 2009

Gratitude encore


Nous avons récemment travaillé sur la gratitude avec un de nos groupes de patients, à Sainte-Anne. Nous avons réfléchi sur les différents niveaux possibles dans la pratique de la gratitude :
- en ressentir pour quelqu’un qui nous a fait du bien intentionnellement (de l’aide, un cadeau) ;
- pour quelqu’un nous qui nous a fait du bien sans penser à nous personnellement (gratitude pour le boulanger et son bon pain ; même si nous lui avons acheté : où est le problème ?) ;
- pour d’autres humains que nous ne rencontrerons jamais (gratitude pour Mozart, Bach, tous les humains qui nous ont précédé et qui nous ont légué tout ce que ce monde a de beau).
En discutant tous ensemble, nous avons même abordé des moments tels que la contemplation d’un coucher de soleil, d’une belle campagne, d’un beau ciel, etc. Puisque c’est la nature à qui nous le devons, et pas des humains, pas de gratitude ? Si, aussi ! Gratitude pour nos parents et ancêtres qui nous ont permis d’être là pour voir ça. Pour les humains du passé et du présent qui nous ont permis et nous permettent de vivre dans un pays en paix.
Toute cette réflexion sur la gratitude nous ouvre les yeux sur cette évidence : nous devons presque tout à d’autres humains. Et nous pouvons nous en réjouir, et exprimer, chaque fois que possible, notre reconnaissance.

Illustration : merci Clémence !

jeudi 11 juin 2009

Gratitude


Récemment, mon beau-père est venu passer quelques jours à Paris. Au moment où il repartait prendre son TGV, je lui donnais un petit conseil sur les horaires, qui lui permit de partir une heure plus tôt, dans un train direct sans correspondance, contrairement à ce qui était prévu.
Rien de majeur, donc. Mais le lendemain, il prenait la peine de me rappeler pour me remercier : « Christophe, grâce à votre conseil, j’ai fait un voyage très agréable, je vous en ai été reconnaissant pendant tout le trajet. »
Mon premier mouvement intérieur fut de trouver que c’était trop de gratitude pour un si petit conseil. Puis, je me suis dit qu’il avait totalement raison (comme d’habitude en matière de psychologie du bonheur : c’est un surdoué). Après tout, le fait qu’il éprouve de la gratitude avait embelli son voyage, et sa vision du monde ; et le fait qu’il me l’exprime m’avait fait plaisir.
Le tout ne nous avait « coûté », à lui comme à moi, que quelques phrases. Quelques petits mots pour beaucoup de plaisir partagé, à se sentir solidaires et amicalement liés.
La gratitude est définitivement une bonne chose : bonne pour les personnes (elle contribue à notre bonheur et notre santé), et bonne pour les groupes humains (elle rend la vie plus douce).
Pourquoi s’en passer ?

mercredi 10 juin 2009

Tristesse

Quand on est malheureux, notre tête s'incline vers le bas, nous respirons mal.
Alors qu'il faudrait sourire, regarder en l'air, vers le ciel, respirer bien fort. Sans attendre que cela nous rende heureux ; juste pour arrêter de s'enfoncer.
Courage, courage...

mardi 9 juin 2009

Entendre crier « papa » dans la rue


Ça fait toujours drôle de s’entendre appeler dans la rue.
Je vous en parle de parce que ça m’est arrivé l’autre jour : alors que j’étais loin de la maison (à Nancy, une très belle ville) j’entends tout à coup la voix d’une de mes filles qui m’appelle. Enfin, je le croyais : c’était bien une fille qui appelait son père, mais ce n’était pas moi.
Lorsque j’entends crier « Papa ! », je me retourne toujours. Presque toujours, ce n’est pas papa Christophe qu’on appelle, mais un autre papa. Pas grave, je me sens proche alors et du père et de l’enfant.
J’aime ça, ces petites surprises qui débouchent sur de grandes prises de conscience : ça m’ouvre les yeux de l’esprit sur l’universel de la condition humaine.

PS : un lien vers une belle chanson de Francis Cabrel sur ce thème (merci à Catherine qui me l’a signalé).

Illustration : gallerie Sollertis, Toulouse.

lundi 8 juin 2009

Président


Dans mon quartier réside un clochard (je dis clochard et non SDF, car il est plutôt bien intégré, il me semble ; en tout cas, autant qu'on peut l'être lorsqu'on vit dans la rue).
Il bavarde souvent à la sortie des cafés et des commerces avec des passants qu’il connaît et croise chaque jour, comme les employés de la voirie (je n’ose plus dire « balayeurs », on a l’impression de les insulter en les appelant comme ça ; et puis, ils sont maintenant souvent équipés, certains jours, de petits camions à arroser, alors il faudrait dire « balayeurs-arroseurs »…).
L’autre jour, en passant, j’entends leurs saluts, plutôt joyeux : « Salut Monsieur le Président ! » lançait le balayeur (oups…). « Salut patron » répondait le clochard.
Ce détournement de titres et de fonctions m’a ravi. Je n’y ai vu aucune ironie ni aucune amertume : juste une manière, dans un même mouvement, de se marquer de la considération et de se moquer des puissants.

vendredi 5 juin 2009

Humour noir psychiatrique


C’est un beau métier d’être psychothérapeute. Mais pas toujours facile. Certains cas de patients nous déconcertent : nous avons alors besoin des conseils et de l’expérience de nos collègues.
Par exemple, voici le petit texte d’un confrère arrivé le 28 mai 2009 sur la mailing list de l’Association Américaine de Psychologie :

« Hi All !
I would appreciate recommendations regarding a 17 year old who has urges to drink his own blood and recently cut in order to satisfy the urge. He reported that he very much enjoyed the experience and that the blood tasted "coppery at first and then very, very sweet." He reports that the urges come when he is lying in bed at night and feel overwhelming. He disclosed his urge and the behavior at the end of the last session so I was unable to complete a functional analysis. He did state that the urge is not ego-syntonic, but the consuming of the blood is.
Some background: Morbid obesity. Moderate social anxiety. Mild to moderate OCD symptoms, primarily checking locks and symmetry in his room. Recently came out with his sexual orientation. Parents are both extremely phobic of any discomfort to their son.
I would appreciate hearing from others who have treated blood drinking urges. Any Transylvanian psychologists on the list?
Thanks. »

Pour celles et ceux qui ne comprennent pas l’anglais : il s’agit en gros d’un adolescent de 17 ans qui boit son propre sang, et se coupe volontairement pour le faire. Le collègue, un peu désemparé, demande si certains d’entre nous ont déjà eu à aider ce genre de patient. Et il conclut avec humour : "y a-t-il des psychologues de Transylvanie {patrie de Dracula} dans notre liste de diffusion ?"

Illustration : Nosferatu le vampire, film de Friedrich Murnau, 1922.

jeudi 4 juin 2009

Surnoms


J’aime bien donner des surnoms affectueux aux personnes qui me sont très proches. On faisait comme ça dans ma famille. Mais mon épouse, dont la famille ne le faisait pas, s’en agace parfois: "puisque nos enfants ont de beaux prénoms, que nous avons choisis, pourquoi ne t’en sers-tu pas ?" C’est vrai, ça, pourquoi ?
En y réfléchissant un peu, j’ai trouvé trois bonnes raisons.
La première évidemment, c’est qu’il me semble que je fais passer plus d’affection au travers d’un petit surnom affectueux.
La deuxième, c’est que c’est un signal de lien privilégié : je ne me sers jamais des surnoms en public ; mais il y a aussi des surnoms que je n’utilise qu’en tête-à-tête avec la personne, qui ne concernent qu’elle et moi.
La troisième, c’est qu’il y a sans doute là-dessous quelque chose de primitif : ne pas « user » le vrai prénom. Je sais que certaines tribus procèdent ainsi, avec un nom public, dont on se sert au quotidien, et un nom secret, à garder caché : ce dernier, possédant des vertus magiques, ne doit pas être divulgué, prononcé, etc.
Ah, un dernier point : mes surnoms sont évolutifs, c'est-à-dire que pour mes filles, par exemple, ce ne sont pas les mêmes selon qu'elles soient bébés, enfants, ou adolescentes. Le surnom, là encore, est plus flexible que le nom pour incarner la personne ou le lien qu'on établit avec elle.
Et vous, vous surnommez ?

Illustration : Coco et Kiki prennent le train, © SNCF