jeudi 2 avril 2009

Basket et estime de soi


À l’anniversaire des 50 ans de mon ami Étienne, il y a quelques années. Grande foule de proches et d’amis dans son jardin, ce dimanche après-midi de printemps. Ses enfants lui ont organisé quelques épreuves, des tests d’aptitude pour "voir s’il est resté jeune"… Parmi celles-ci, figure une épreuve d’adresse : il doit essayer de marquer un panier de basket de dos, les yeux bandés.
Il se prête de bonne grâce à l’épreuve, pas du tout intimidé par les regards ni par les plaisanteries : il se tourne, se laisse masquer, et poum ! du premier coup marque le panier.
Tonnerre d’applaudissements, et les épreuves continuent pour lui. Assis sur l'herbe, je reste dans mon coin un instant, pour digérer l'événement : je suis perplexe et impressionné. Je sais qu’il joue parfois au basket dans le jardin avec ses fils. Mais tout de même ! C’est pour moi le panier de l’estime de soi (celle d’Étienne est haute et stable). Il a pris l’épreuve pour ce qu’elle était : un jeu, pas un examen critique où on allait juger sa valeur, son étoffe. Son bras ne tremblait pas, son cœur ne palpitait pas, mais il s’est tout de même concentré pour essayer, parce que ça l’amusait. Et ça a marché.
Je me souviens que nous en avons reparlé quelque temps après. Il était presque étonné que je m’étonne et que j’admire son geste tranquille. Pour lui, c’était un non-événement, juste un souvenir amusant, un coup de chance.
Mais non, ce n’était pas que de la chance. Je me suis souvenu alors de cette interview d’un sportif, lue je ne sais où. Ce devait être un joueur de tennis ou de golf, ou peut-être le buteur d’une équipe de rugby. Il disait en susbtance : «Plus je m’entraîne, plus j’ai de la chance.» Étienne est surentraîné en matière d’estime de soi : il se respecte et s’amuse des épreuves de la vie.

mercredi 1 avril 2009

Psychanalystes et comportementalistes

Contrairement à ce que pensent les psychanalystes, travailler sur le comportement est toujours utile.
Mais contrairement à ce que pensent les comportementalistes, ce n’est pas toujours suffisant.

mardi 31 mars 2009

Stand by me


Le pouvoir de la musique sur nos états d'âme : énorme. Tenez, écoutez et regardez par exemple ce montage vidéo à partir de la si célèbre chanson Stand by me :
http://vimeo.com/moogaloop.swf?clip_id=2539741

Si en vous abandonnant un peu, ça ne vous trouble pas, c’est que vous êtes dur(e) à cuire ! Ou pas dans un bon jour. En recevant ce lien part d’un cousin (Merci Damery) et d’un ami (Merci Gilles), j’ai été à chaque fois ému au-delà du prévisible. En y réfléchissant un peu, je me dis que c’est sans doute lié à l’addition de plusieurs facteurs :
message d’amour simple et universel (« stand by me »)
+ partage et solidarité au travers des lieux et des âges
+ balancement doux et simple de cette musique
= états d'âme intenses.
Allez, on se la repasse ?!

PS : les paroles en anglais pour chanter devant votre machine

When the night has come
And the land is dark
And the moon is the only
Light we'll see

No, I won't be afraid
No, I won't be afraid
Just as long as you stand
Stand by me

So darling, darling

Stand by me
Oh, stand by me
Oh, stand
Stand by me,
Stand by me

If the sky that we look upon
Should tumble and fall
Or the mountains should crumble
to the sea
I won't cry, I won't cry

No, I won't shed a tear
Just as long as you stand
Stand by me

So darling, darling

Stand by me
Oh, stand by me
Oh, stand
Stand by me
Stand by me

(ad lib.)


Paroles et Musique : Ben E. King, Jerry Leiber, Mike Stoller (1961).

lundi 30 mars 2009

Peur du vide



La thérapie dont je suis le plus fier ? Avoir aidé ma fille Céleste à surmonter sa peur du vide. J’exagère un peu en parlant de «thérapie», car elle ne souffrait pas d’une vraie phobie, mais d’un bon gros vertige paralysant.
Elle décrit très bien une de nos séances de travail (je rigole…) dans les deux dessins qui accompagnent ce texte. En cliquant dessus, vous pourrez admirer plein de détails délicieux : la moue de peur de Céleste, les fleurs et les oiseaux de la montagne, mes gros biscottos.
Mais le détail le plus intéressant, c’est qu’elle et moi sommes dessinés tout penchés par rapport à l’horizontale : exactement la sensation physique épouvantable que l’on ressent sous l’emprise du vertige. On est tout droit pourtant, mais persuadés par notre corps même que nous allons tomber, tant nous penchons dangereusement vers le vide.
C’est à ça que sert le vertige : de signal d’alarme pour nous rendre prudents face au risque de chute. Mais ce signal d’alarme se dérègle parfois : il faut alors, comme pour toutes nos peurs excessives, ne plus l’écouter à 100% et doucement le régler à la baisse…

vendredi 27 mars 2009

Narcissiques


Les narcissiques s’adorent, se pensent supérieurs aux autres, et se donnent donc des droits supérieurs à ceux du commun des mortels (doubler dans une file d’attente, monopoliser la parole, etc.). Ils ne sont pas aussi sûrs d’eux qu’ils ne veulent s’en convaincre et en convaincre leur public (beaucoup présentent ce qu’on appelle une haute estime de soi instable).
Très agaçants à fortes doses (si on vit ou travaille avec eux,), ils peuvent aussi être très amusants, parfois, ou de loin.
Un jour, un de mes amis, narcissique mais plein d’humour, me téléphonait. Il y avait comme un écho sur la ligne, de mon côté au moins, ce que je lui signale. Il me répond : « - Ah oui, moi aussi, c’est bizarre, j’entends un écho quand je parle. – Ça ne te gêne pas, tu veux qu’on se rappelle ? – Non, non, j’adore entendre deux fois le son de ma voix ! »
On raconte aussi qu’Alexandre Dumas, apparemment narcissique lui aussi, aurait un jour déclaré à propos d’une soirée mondaine un peu terne : « Ma foi, si je n’avais pas été là, je me serais bien ennuyé ! »

Allez, bon week-end, et si vous rencontrez des narcissiques, restez calmes, bienveillant(e)s, ne vous laissez pas trop marcher sur les pieds, et ouvrez bien grands vos yeux et vos oreilles…

PS : l’excellent dessin de l’excellent Muzo est extrait de notre excellent ouvrage commun Petits pénibles et gros casse-pieds, paru aux éditions du Seuil.
PPS : il y a aussi des nombres narcissiques, pour les matheux...

jeudi 26 mars 2009

Esprit de répartie


Je n’ai jamais eu le sens de la répartie. Je ne trouve la formule qui fait mouche que des heures ou des jours après. Aucun « esprit » comme on disait au XVIIIème siècle : je n’aurais jamais pu faire carrière à la Cour. Je le vois bien d’ailleurs, même en République : je ne suis pas à l’aise dans les dîners mondains.

Mais d’autres en ont, de la répartie. Par exemple David, mon prof d’anglais. L’autre jour, il m’a bien fait rire en me racontant l’histoire suivante : c’est dans une bibliothèque où il se rend régulièrement. La bibliothécaire est très à cheval sur le règlement, un peu rigide par exemple sur les horaires. On ne peut plus emprunter de livre un quart d’heure avant la fermeture ; le soir, c’est donc 18h45. Ce jour-là, David passe au comptoir à 18h 46 avec une pile de livres à emprunter sur les bras. La dame lui fait remarquer sèchement qu’il est trop tard. David, qui est brillant et agaçable, sent monter la colère, mais au lieu d’agresser ou d’en rabattre (hérisson ou paillasson) il décoche un trait d’esprit : « You’re depriving yourself of grace ! » (Vous perdez toute votre grâce !)

J’adore et j’admire. Pas de critique directe, négative, sur la mesquinerie du comportement. Mais une critique indirecte, élégante, sur la grâce dont ce comportement prive la personne. Trop fort, trop fin !

Autrefois, je rêvais d’acquérir ce don. Mais c’est trop loin de mes compétences de base. Et trop coûteux : cela suppose d’être toujours réactif, toujours aux aguets, en quête du défaut de la cuirasse de l’autre. Fatigant. Je sais que la friction de l’humour peut faire réfléchir, que sa morsure peut aider à changer autrui. Mais je préfère la gentillesse : c’est peut-être plus lent, mais c’est aussi plus reposant.

PS : où voir le beau tableau qui illustre ce texte ? Cliquez ici...

mercredi 25 mars 2009

Folie, sagesse, efforts

« L’homme sage n’est qu’un composé de molécules folles. »
(Denis Diderot)
Fous en dedans, cohérents au-dehors ; parfois même sages…
Mais quel boulot !

mardi 24 mars 2009

Déferlement négativiste


L’autre jour à Sainte-Anne, avec une patiente que je vois environ deux fois par an. Elle est suivie par une consoeur, mais elle tient à nos consultations de loin en loin, ça la rassure.
En général, nos entretiens se ressemblent : elle me submerge d’un déferlement de propos négatifs, sur elle et le monde qui l’entoure. Je tiens bon, je souris en la recadrant doucement (« vous pensez vraiment que ..? », etc.). Elle ne lâche rien, fait comme si elle ne m’entendait pas et continue ses propos pleins de malheur et de bile. Et effectivement, il lui en arrive pour de vrai des malheurs, elle n’invente rien. Mais elle ne me parle pas de ce qui va correctement dans sa vie.
Puis les cinq dernières minutes, elle baisse la garde et se met à sourire un peu et à relativiser. Et elle me dit que ça lui a fait du bien de discuter avec moi. Elle termine notre entretien allégée, rassurée que je n’ai pas cédé sur l’essentiel : notre existence ici-bas n’est peut-être pas ce qui se fait de mieux, mais ce n’est pas non plus l’Enfer total. Je suis un peu sonné, mais soulagé moi aussi : que ça s’arrête, et qu’elle semble repartir un peu mieux qu’elle n’est arrivée. Et je sais, car elle m’écrit souvent après les consultations, que nos discussions lui font du bien ensuite, dans les semaines et les mois qui suivent.
Mais j’ai mis quelques années à comprendre que nos entretiens avaient un effet-retard : ils ne marchent pas tout de suite ; il lui faut du temps, à ma patiente, pour malaxer nos échanges dans sa tête, et s’en trouver mieux. Au début, ça m’affligeait, j’avais un sentiment d’impuissance, et j’étais crispé, prêt à l’envoyer sur les roses. Puis, j’ai compris ce que je devais faire pour l’aider : rester calme, continuer de bien l’aimer et de le lui montrer malgré les déferlantes, et faire tranquillement le boulot de thérapie cognitive. Toujours croire en elle, ses bons côtés et son intelligence de la vie. Je ne sais pas jusqu’où ça l’aide (car elle ne change tout de même pas beaucoup d’une rencontre à l’autre), mais je ne sais pas faire autrement pour la soulager.
Souvent, lorsque je vois son nom sur la liste des rendez-vous du jour, je soupire (« ça va être dur… »), puis je souris («je suis content d’avoir de ses nouvelles...»), enfin, je repense à la maxime de Pasteur : « guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours ». Mon mantra de thérapeute pour les cas difficiles…

Image : Picasso, Femme qui pleure.

lundi 23 mars 2009

Guérir, vieillir


Jules Renard écrivait dans son Journal : "Maladie : les essayages de la mort". Pauvre Jules, qui est mort jeune d’ailleurs, il devait le sentir venir.
En tout cas, se sentir malade (pas méchamment, une grippe ou une grosse sinusite) déclenche parfois de drôles de pensées.
Depuis quelques années, quand je suis malade, je me sens très vieux. Je me dis que ça doit ressembler vaguement, cet état où on a mal partout, où tout nous fatigue, où on n’a envie de rien que de se coucher sur le flanc et qu’on nous laisse tranquille, que ça doit ressembler au grand âge, à ce qu’on ressent à 90 ans ou 100 ans.
Alors qu’il me semble qu’autrefois, quand je tombais malade, ça me rappelait mon enfance, les jours où on restait au lit sans aller à l’école, trop contents («tiens, là, ils sont en cours de maths ; et là, à la cantine»).
À quel âge ai-je commencé à ressentir la maladie différemment, non comme une récréation, une parenthèse, mais comme une menace ou une répétition générale de mon vieillissement ? Je ne m’en souviens pas du tout.
En tout cas, pour ne pas me morfondre, je me concentre maintenant sur le seul intérêt qu’il y a pour un adulte à tomber transitoirement malade : la jubilation de la guérison. Ne plus avoir le corps fiévreux et douloureux, avoir envie de sortir, de manger, de parler, de s’asseoir au soleil. Tout à coup comprendre charnellement la chance que nous avons d’habiter un corps en état de marche.

vendredi 20 mars 2009

Nouveaux piétons


Il y a, évidemment, toutes sortes de piétons dans cette non-nature qu’est la jungle urbaine.
Les disciplinés, qui attendent pour traverser que leur petit bonhomme passe au vert. Sans histoires.
Les pressés-inquiets, qui traversent parfois alors qu’il vient de passer au rouge, mais qui surveillent les automobilistes du coin de l’œil, leur faisant un petit signe de remerciement pour les dissuader de les écraser, accélérant le pas pour montrer qu’ils se savent en tort et qu’ils ne veulent pas abuser.
Et puis il y a ceux qui s’en fichent, qui traversent au moment où ça les arrange sans un regard pour les voitures qui freinent, ni une oreille pour les coups de klaxon ; ils savent bien qu’on ne va pas les écrabouiller comme ça. Et qu’ils ne risquent rien d’autre que se faire houspiller.
Souvent, ça agace les conducteurs de véhicules, qui en appellent à la perte du respect des lois. Parfois ça m’agace moi aussi, quand je suis en scooter, en retard, que je dois piler, et que je crois voir mépris et arrogance dans l’attitude du piéton hautain qui s’impose à moi en traversant lentement, sans me jeter un regard. Cette « dictature du faible » m’irrite un peu. Il me semble qu’il y a le même abus de pouvoir chez certains piétons d’aujourd’hui que chez certains automobilistes d’hier : la même loi du plus fort, le même sale esprit « pousse-toi que je passe ».
D’un autre côté, je me dis que ce n’est pas grave, et que c’est plus important un piéton qu’une voiture. Et puis, l’autre jour, j’étais de tellement bonne humeur, que je me suis même dit : tu préfères quoi ? Une ville et une société où les piétons ont très peur des autos, et où ils tremblent avant de traverser ? Ou une ville et une société où, finalement, les forts du moment, dans leur tas de tôle, leur machine à tuer, doivent s’incliner devant les faibles ?
Le choix est vite fait, vous ne trouvez pas ?