mardi 17 mars 2009

Mauvais roi


Lorsqu’on est parent de plusieurs enfants, on a parfois à rendre la justice (comme Saint-Louis le faisait sous son chêne, à Vincennes).
Un jour, deux de mes filles se disputent à propos d’un prêt de livre (« elle ne veut pas me le passer, alors qu’elle n’est même pas en train de le lire ! »).
N’ayant pas assisté à l’échange, je tente d’arbitrer le conflit, en conciliant justice et retour au calme. Puis je rends mon jugement.
Grosse colère alors d’une de mes filles, Louise, qui s’estime lésée. Dans une dernière tentative d’argumentation, elle pointe vers moi un index vengeur, me disant : « C’est injuste ! Tu sais quoi ? Tu aurais fait un très mauvais roi ! »
Elle étudie à l’école l’Ancien Régime et la Révolution Française, et je comprends que la guillotine n’est pas loin. Mais ça marche : embarrassé (ou flatté ?) par la royale comparaison, je la rejoins dans sa chambre, où elle s’est retirée, courroucée. Je lui explique la complexité de ma position d’arbitre, m’excuse pour le sentiment d’injustice que je lui ai infligé, et lui rappelle qu’il fallait bien que je tranche, etc. Grâce à ce dialogue, sa colère retombe, elle rit de mes états d’âme de roi (« tu comprends, je savais que j’allais faire une mécontente, mais je ne pouvais pas vous laisser vous disputer jusqu’à la bagarre : il faut que l’ordre règne dans le Royaume… »). Et moi je suis trop content de cette sortie de crise du côté de l’Histoire plutôt que de la bouderie.

lundi 16 mars 2009

La défaite dans le corps


Le XV de France a pris une sacrée raclée hier à Twickenham, face aux Anglais. Depuis cette Coupe du Monde ratée de 2007, perdue à domicile, le rugby français n'arrive pas à retrouver ses repères. Ça me rend bien triste, mais on ne va pas parler trop longuement de tout ça, ce n'est pas tout à fait le lieu.
Ce qui était étrange, c'est d'avoir observé cette défaite d'un oeil morne : j'étais grippé. Vous savez : les articulations qui brûlent, tantôt trop chaud tantôt trop froid, la tête lourde. Bref, un corps incapable de participer aux émotions : du coup, états d'âme bovins face au match. Pour la première fois je restais calme face à la déferlante des essais anglais. Je trouvais même qu'ils jouaient bien, qu'ils ne la ramenaient pas comme ils font d'habitude pour narguer les français. Bref, je n'étais pas dans mon état normal.
Pour éprouver états d'âme et émotions, il faut un corps vibrant et réactif (ah ! les palpitations cardiaques avant le coup d'envoi !). Pas forcément en bon état (nombre de grands artistes et poètes étaient, ou sont, en mauvaise santé) mais vivant, en phase avec le monde qui nous entoure.
PS : le dessin est extrait du livre rédigé avec l'excellentissime Muzo : Petits complexes et grosses déprimes (voir sur le site http://christopheandre.com, à la rubrique Livres).

vendredi 13 mars 2009

C'est par où, la sortie ?


Un soir à Sainte-Anne. Après une longue consultation, je raccompagne mon dernier patient à la porte du bureau. C'est la première fois qu'il vient : un "primo-consultant" en langage médico-technocratique.
Souvent les pauvres primo-consultants sont perdus à la fin de la consultation : après avoir parlé au psychiatre de tas de choses douloureuses, ils se retrouvent dans un grand couloir dont toutes les portes se ressemblent, et ils ne reconnaissent plus le chemin par lequel ils sont arrivés : pour sortir, c'est à droite ou à gauche ?
Ce patient est très déprimé, très insomniaque. Et aussi très drôle. La dérision lui sert, comme souvent, d'antidésespoir, sinon d'antidépresseur.
Alors - mythologie de Sainte-Anne oblige - à cet instant précis où il ne sait plus vers où aller - à droite ou à gauche ? - au lieu de demander comme vous et moi : "où est la sortie ?", il me regarde de son oeil sombre et rigolard et me dit : "il y a une sortie ?"
J'en ris dans ma tête toute la soirée, et le lendemain encore. Merci cher patient d'avoir en une seconde effacé toute la fatigue de la journée de consultations. Malgré tes propres peines.

mercredi 11 mars 2009

Marlaguette






Cette petite fille sur la couverture de mon dernier livre, c’est Marlaguette. J’aime beaucoup Marlaguette : j’ai lu son histoire à chacune de mes trois filles au moins vingt fois. Je suis donc la personne de la famille qui la connaît le mieux (soixante lectures, avouez…).

C’est une belle histoire : une petite fille qui se ballade dans la forêt se fait attaquer par un gros loup, qui la traîne vers sa caverne pour la croquer. Mais elle ne se laisse pas faire, et dans la bagarre pour la maîtriser, il se cogne violemment la tête et tombe assommé. Pas rancunière, elle le soigne et ils deviennent amis.
Mais un jour, lors d’une promenade, il dévore sous ses yeux un geai qui se moquait de lui. Furieuse, Marlaguette le tance et lui ordonne de devenir végétarien. Par amour pour elle, le loup obéit.
Et évidemment, dépérit. Les loups ne sont pas faits pour la salade (regardez la tête du loup sur la couverture du livre). Il maigrit, il maigrit et s’étiole jusqu’à ce que Marlaguette comprenne enfin. Alors elle le libère. Et elle s’assied sur un tronc d’arbre, à l’orée de la forêt, pour songer un peu à tout ça. Ses états d'âme sont de tristesse et de bonheur mélangés. C’est ce moment précis que représente la couverture. Et je n’ai trouvé aucun dessin montrant aussi justement ce mélange, si typique des états d'âme.

PS : bien sûr, l’histoire peut aussi se lire à un niveau symbolique, celui de la petite femme frêle mais énergique qui domestique, jusqu’à l’aliéner, un bon gros mâle velu. Mais vous l’aviez deviné, n’est-ce pas ?

Énigme


« Si je le fais, tu ne le vois pas.
Et si je ne le fais pas, tu le vois… »

De quoi s’agit-il ? J’ai entendu un jour cette énigme lors d’un congrès de psychothérapie, dans la bouche d’un de mes collègues qui parlait de thérapie de couple (et des plaintes d’une femme envers son mari). La réponse, c’est : le ménage…

Il y a tant de choses comme ça dans nos vies, tant d’efforts invisibles, nécessaires, et jamais (ou presque) reconnus ! Mais ce n’est pas forcément triste ou agaçant. Cela doit juste nous motiver à ouvrir les yeux de temps en temps : sur nos besoins de reconnaissance (« eh ho ! j’existe et j’agis ! »), et aussi sur ceux des autres (voir tout ce qu’ils font et que nous ne voyons plus…).

PS : états d'âme en direct sur LCI aujourd’hui à 11 heures :
http://tf1.lci.fr/infos/communautes/onenparle

mardi 10 mars 2009

Musique et nostalgie


Ah la la ! La nostalgie, c’est quelque chose ! Ce que je n’ai pas raconté dans mon billet d’hier, c’est qu’un des morceaux qui passèrent en boucle lors de la soirée rugby de samedi fut « Toujours un coin qui me rappelle », d’Eddy Mitchell. Du coup, bloqué dans mon crâne pendant deux jours, jusqu’à ce que je me décide à le réécouter pour de vrai. Alors voilà : http://www.dailymotion.com/video/x390t_eddy-mitchell_music

Et n’oubliez pas le meilleur de la nostalgie : certes, tout ça est passé, mais qu’est-ce que c’était bien ! Et comme notre vie aurait été moins belle si nous ne l’avions pas vécu !

PS : nous parlons des états d’âme dans le Magazine de la Santé, ce mardi 10 mars à 13h40. On peut revoir la vidéo (moins fun qu’Eddy Mitchell, mais pas mal quand même) sur : http://www.france5.fr/magazinesante

lundi 9 mars 2009

Nostalgie


Samedi soir, je participe à une grande fête de mon ancien club de rugby parisien (celui où j’ai terminé ma « carrière » de rugbyman, celui où j’ai comme on dit « raccroché les crampons »).
Belle ambiance et beau mélange de vieux et jeunes joueurs. Chansons, bêtisiers, rétrospectives, distribution de prix sur le thème des péchés capitaux (le plus coléreux, pour celui qui rouspète toujours sur le terrain ; le plus avare, pour celui qui tend toujours à garder le ballon trop longtemps au lieu de passer ; etc.).
Plaisir de voir le club continuer de vivre joyeusement dans cet esprit où les troisièmes mi-temps comptent plus que les matches. Et nostalgie de se trouver assis avec les vieux copains, à la table des anciens. Ils me rappellent une de mes phrases restée en mémoire dans l’équipe, que j’avais prononcée à la mi-temps d’un match où des anglais nous avaient administré une sacrée correction : « Les gars, il faut s’aimer ! ». J’étais à l’époque en train de préparer mon premier livre sur l’estime de soi, et nous avions eu tendance à beaucoup subir en première mi-temps : d’où cette invocation à l’amour-propre. Insuffisante, nous avions quand même perdu : l’estime de soi ne peut pas tout !
Puis nous évoquons les amis absents. Et Jean, notre arrière, évoque un ancien pilier de l’équipe mort sous ses yeux sur le terrain : arrêt cardiaque. En racontant la scène, Jean le catalan, Jean le dur, nominé pour le prix de la mauvaise humeur et des engueulades à ses équipiers, cesse tout à coup de parler, et baisse la tête, en larmes. Avec tous les vieux copains autour de lui, un peu gênés. À côté de nous, les petits jeunes chantent et dansent.
La vie, c’est comme ça.

dimanche 8 mars 2009

Book blues


On demande souvent aux auteurs s’ils ressentent, lors de la sortie de leur livre, une sorte de book blues, équivalent du baby blues qu’éprouvent parfois les mamans après l’accouchement. Je n’ai jamais éprouvé cela. Je ressens dans ces moments des états d'âme assez forts et complexes, mais rien qui ressemble au spleen, au sentiment de tristesse et de vide du baby-blues.

Mes états d'âme sont alors davantage un mélange de soulagement, de bonheur, de fierté, et d’inquiétude.

Soulagement, car écrire un livre, c’est beaucoup de travail. Et on est soulagé d’en voir la fin. Je ne sais plus quel auteur racontait qu’il considérait un livre comme terminé non pas quand il estimait que ce dernier était parfait, mais quand il ne pouvait plus supporter de le reprendre, quand il était épuisé. On conclut davantage par épuisement et lassitude que par conviction que le travail est totalement achevé. Dès que le livre revient de chez l’imprimeur, on en voit instantanément les faiblesses et ce qui aurait pu être mieux.

Bonheur, car j’aime bien mes livres. Ils ne sont pas parfaits, mais ils sont sincères. J’y ai toujours mis le meilleur de mes convictions pour aider les lecteurs à y voir plus clair. Et j’ai le grand confort de n’avoir honte d’aucune de mes productions. J’adore ce moment très spécial dans la vie d’un auteur où on tient le premier exemplaire de son livre imprimé entre les mains, on le soupèse, on renifle l’odeur du papier. Et cet autre moment où on fait ce qui s’appelle le « service de presse » : entrer dans une pièce où des piles entières de votre bouquin attendent vos dédicaces pour être envoyés aux journalistes.

C’est gratifiant (on ressent comme une fierté presque incrédule de se dire : « c’est moi qui l’ai fait !? ») et inquiétant à la fois. C’est que c’est inquiet, un auteur ! Au début de l’écriture, il se demande s’il arrivera à faire un livre de toutes ses idées et ses intuitions. Au milieu, il se demande s’il a choisi le bon angle, le bon plan, s’il ne faut pas tout reprendre à zéro (et il le fait, parfois). À la fin, il commence à s’interroger sur l’intérêt et l’utilité de son livre pour ses lecteurs. Y aura-t-il des gens pour me lire ? Puis pour aimer ce qu’ils ont lu ?

samedi 7 mars 2009

Chez le dentiste



Chez le dentiste, pour me réparer un petit morceau de plombage.
Mon dentiste, bavard hyperactif et sympathique, a un de ces sièges de soins où vous êtes complètement basculé en arrière, les pieds en l’air et la tête en bas. Du coup, il pose négligemment, pendant les soins, certains de ses ustensiles ou outils (je ne sais pas comment on dit) sur ma poitrine. Je ressens un discret sentiment de gêne lié à ce petit geste pas méchant : se servir d’un corps humain (ici, le mien…) comme d’une chose.
Je repense à ce passage de Primo Levi, dans son chef d’œuvre Si c’est un homme, où il raconte l'histoire suivante, survenue avec l'un de ses gardiens :
« Pour rentrer à la Buda, il faut traverser un terrain vague encombré de poutres et de treillis métalliques empilés les uns sur les autres. Le câble d’acier d’un treuil nous barre le passage ; Alex l’empoigne pour l’enjamber, mais, Donnerwetter, le voilà qui jure en regardant sa main pleine de cambouis. Entre temps je suis arrivé à sa hauteur : sans haine et sans sarcasme, Alex s’essuie la paume et le dos de la main sur mon épaule pour se nettoyer ; et il serait tout surpris, Alex, la brute innocente, si quelqu’un venait lui dire que c’est sur un tel acte qu’aujourd’hui je le juge, lui et Pannwitz, et tous ses nombreux semblables, grands et petits, à Auschwitz et ailleurs. »
Les deux situations n’ont évidemment rien à voir. Mais je me dis tout de même que lorsqu’on est soignant, c’est-à-dire lorsqu’on peut toucher ou manipuler le corps d’autres humains, il y a de petits gestes auxquels nous avons à prendre garde.

jeudi 5 mars 2009

Inquiétudes d'auteur

Angoisse des auteurs lors de la publication de leurs livres : et si cela n’intéressait personne ? Des inquiétudes qui ont inspiré cette épigramme anonyme :

« Plaignez passant ce pauvre auteur !
Las ! son sort fut bien éphémère
Il naquit chez son imprimeur,
Il vint mourir chez son libraire. »


(trouvée dans le délicieux et érudit ouvrage de Claude Gagnière : Versiculets et texticules, paru chez Robert Laffont en 1999)